Villa Windsor, la résidence parisienne d'Edward VIII

1er mai 1972. Un défilé de berlines noires se déroule à l’entrée du bois de Boulogne. Quelques photographes attendent l’arrivée du convoi devant une splendide demeure. Face à l’imposante porte d’entrée attend anxieuse une femme élégante à la chevelure noire comme la cendre. Elle accueille ce jour-là la reine Elizabeth II accompagnée de son époux et de son fils aîné. La souveraine britannique vient visiter son oncle mourant le duc de Windsor dans sa résidence parisienne. Le nom de cette demeure est ainsi définitivement attaché à la figure de cet ancien roi aussi admiré que détesté : la villa Windsor.

 

Un château pour un général

Le baron Haussmann est chargé par l’empereur Napoléon III de redessiner Paris. Au-delà des grandes avenues qu’il trace telle que l’avenue de l’Opéra, le préfet de la Seine se tourne aussi vers l’aménagement des bois qui composent la capitale française. C’est dans ce contexte de réaménagement urbain que sort de terre cette demeure.

Le baron appréciait tout particulièrement le bois de Boulogne. Il commande alors à l’architecte Gabriel Davioud la construction d’un hôtel particulier au style géorgien situé dans le très chic XVIe arrondissement, entre Neuilly-sur-Seine et le parc de Bagatelle. Les travaux s’achèvent en 1859. Haussmann nomme sa nouvelle résidence d’été qui ne compte pas moins de 14 chambres le château Le Bois. Il profite de son petit château entouré d’un vaste parc verdoyant jusqu’à sa mort en 1891.

Le château Le Bois devient cette année-là la propriété de la Mairie de Paris. Elle la loue d’abord à la famille Renault qui organise entre ses murs l’Automobile Club de France, un club-house saisonnier. En 1944, Charles de Gaulle traverse la Manche, participe à la Libération de Paris et prend en main le destin de la France. Alors qu’il devient président du gouvernement provisoire de la République, il a besoin d’une résidence qui lui permettra de préparer la gouvernance du pays. La Mairie de Paris permet au Général de s’installer dans un lieu neutre politiquement et qui offre une certaine quiétude propice à la réflexion : le château Le Bois. Le temps d’un été, le demeure devient le centre du pouvoir français.

 

Une villa pour un duc

Le 10 décembre 1936, Edward VIII choisit d’abdiquer de son trône britannique pour pouvoir épouser une Américaine bientôt doublement divorcée, Wallis Simpson. Aussitôt, il est exilé par son frère, devenu le roi George VI, qui le fait aussi duc de Windsor. Il se dirige vers le château de Candé, vers Tours, où il épouse la femme sans qui il ne voit son avenir. En 1938, ils louent le château de la Croë au Cap d’Antibes avant d’être nommé par le gouvernement britannique gouverneur des Bahamas en 1940. Le couple demeure sur ces îles jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale. Edward et Wallis retournent alors en France et s’installent d’abord dans un hôtel particulier situé le long du boulevard Suchet.

En 1953, ils obtiennent finalement la location du château Le Bois auprès de la Mairie de Paris pour la somme symbolique de 50 dollars par mois. De l’ermitage gaulliste, la villa connait désormais l’excentricité des Windsor.

Après la Seconde guerre mondiale, Edward se retire de la vie politique et entend bien vivre une retraite festive. Il voit en cette villa retirée au cœur du bois de Boulogne le lieu idéal. Il commence par confier la création d’une toute nouvelle décoration à l’architecte d’intérieur Stéphane Boudin. Il lui avait déjà confié le réaménagement de ses appartements privés au palais de Buckingham. Boudin crée un décor de palais, aussi luxueux qu’élégant. Balustrade d’esprit rococo, escalier d’honneur en fer forgé, plafonds peints de fresques exotiques (en clin d’œil à la villa du couple aux Bahamas), chinoiseries, objets précieux, meubles de style Louis XV et Louis XVI, marbres et boiseries dans les chambres et les salles de bain… L’opulence est reine dans cette maison qui abrite les soirées les plus folles de l’époque. 

Edward entrepose dans toute la maison des souvenir de sa jeunesse en tant que prince de Galles populaire et de ses quelques mois en tant que roi et empereur. Dès le hall d'entrée, les visiteurs étaient accueillis par son étendard de prince de Galles. Le duc de Windsor conserve aussi le bureau sur lequel il a signé son acte d'abdication ou encore l'une des célèbres boîtes rouges frappées de son chiffre qui lui permettaient de recevoir les documents transmis par Downing Street. Edward aura toute sa vie détesté son père le roi George V, mais il a continuellement admiré sa mère la reine Mary. S'il n'existe aucun souvenir de l'ancien monarque dans la villa, nombreux sont ceux qui font référence à la charismatique souveraine dont un imposant portrait qui trônait fièrement dans l'un des salons.

 Le duc et la duchesse entretiennent une riche vie mondaine. Dans leur villa, le Tout-Paris s’y presse. Ils vivent même entourés d’une petite cour de vingt personnes composée d’artistocrates et d’artistes. Une vingtaine de domestiques les assistent au quotidien, vêtus d’un habit rouge flamboyant. En quelques mots, la villa figure comme le berceau de leurs illusions monarchiques perdues.

C’est donc dans cette résidence qu’Elizabeth II visite son oncle le 1er mai 1972. Cette année-là, la reine effectue une visite d’Etat en France. Elle sait le duc de Windsor souffrant. Sur son lit médicalisé, Edward ne peut s’empêcher de s’incliner devant sa souveraine. Il sait que ses jours sont comptés et demande une dernière faveur à Elizabeth II : lui accorder le repos éternel sur sa terre natale. A la fin du mois, l’ancien roi d’Angleterre rend son dernier souffle.

Wallis Simpson se rend au Royaume-Uni pour assister aux funérailles de son regretté époux avant de retourner dans sa résidence parisienne. Pendant quatorze longues années, elle vit entre ces murs dans une profonde solitude. Dans son regard, ses visiteurs lisent facilement sa tristesse infinie. Le 24 avril 1986, elle meurt à son tour dans sa chambre du château Le Bois.

 

Un mémorial pour un milliardaire

Avec la disparition de la duchesse, la maison est vidée de son mobilier puis rendue à la Mairie de Paris. Cette nouvelle arrive aux oreilles d’un milliardaire égyptien charismatique Mohamed Al-Fayed. Déjà propriétaire du luxueux hôtel parisien le Ritz et du grand magasin londonien Harrods, l’homme d’affaire est aussi un grand admirateur du destin du couple Windsor. En 1987, il signe un bail auprès de la Mairie de Paris qui lui cède la demeure pour un million de francs (150 000€) par an à la condition qui la restaure et l’entretienne à ses frais.

Al-Fayed confie à l’architecte Philippe Belloir de vastes travaux de restauration voués à redonner au château toute sa splendeur d’antan. Plus encore, il entend restituer et sauvegarder tous les souvenirs et les meubles d’Edward et Wallis entre ces murs. Il rachète à l’Institut Pasteur, le principal bénéficiaire, tout le mobilier des Windsor et les installe à nouveau à leur place originelle. En somme, il en fait un véritable mausolée à la mémoire du sulfureux couple ducal. Grâce à cette initiative, le milliardaire est même promu chevalier de la Légion d’honneur en 1989. Mohamed Al-Fayed aime cette maison qu’il renomme « Villa Windsor » en souvenir de ses anciens et prestigieux propriétaires. 

Son fils aîné Dodi commence une idylle avec la princesse Diana en juillet 1997. Ensemble, ils vivent leur relation sous le crépitement des appareils des paparazzis. Mais aux yeux de Mohamed, cette relation se veut durable et accouchera d’un mariage. Dans l’après-midi du 31 août 1997, le couple visite la Villa Windsor. La demeure devient en l’espace d’une journée le lieu qui a accueilli deux femmes qui ont ébranlé la monarchie britannique. Le milliardaire égyptien espère l’offrir à son fils après son union avec la princesse de Galles. Mais ses plans tombent dans le néant quelques heures plus tard. Au sortir de la villa, Dodi et Diana dînent au Ritz. Ils décident de quitter l’hôtel dans une voiture pourchassée par les paparazzis et conduite par un chauffeur ivre. La voiture s’écrase contre l’un des piliers du tunnel de l’Alma. Dodi meurt sur le coup. Quant à Diana, elle expire pour la dernière fois quelques heures plus tard à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

Mohamed est dévasté. Il perd ce jour-là son fils chéri mais aussi ses ambitions aristocratiques. Il décide de se séparer des objets ayant appartenus au duc et à la duchesse de Windsor lors d’une grande vente aux enchères qui se tient en février 1998 à New York. Le bruit court que certains objets auraient même été achetés par des membres de la famille royale.

 

Hôtel particulier aux nombreux secrets. Château au bonheur bucolique. Villa aux propriétaires excentriques. La Villa Windsor fut aussi discrète qu’admirée au cours de son histoire. A jamais, elle est le reflet de la vie mondaine des dernières années de la vie d’un couple sulfureux formé par le duc et la duchesse de Windsor.