Interview | Clément Oury - Le duc de Marlborough

Le 19 mai 2022, Clément Oury publie une biographie passionnante qui retrace le parcours politique, militaire et privé de l'un des grands hommes de l'histoire britannique : le premier duc de Marlborough.

Glorieux ancêtre d'un certain Winston Churchill, John Churchill a marqué l'histoire britannique par ses nombreuses victoires sur l'armée de Louis XIV pendant la guerre de Succession d'Espagne (1701-1714). Autant de victoires qui lui ont permi la reconnaissance de sa souveraine Anne et de son peuple. Très peu connu en France, avec cet ouvrage, Clément Oury participe à la réhabilitation de la mémoire du premier des ducs de Marlborough en France.

Clément Oury est un historien, conservateur et archiviste paléographe spécialisé sur l'histoire politique et militaire du Grand Siècle. Ainsi, il soutient une thèse dirigée par Olivier Chaline en 2011 consacrée aux Défaites françaises de la guerre de Succession d'Espagne (1704-1708). Il mène une brillante carrière de conservateur en débutant à la Bibliothèque nationale de France pour finalement occuper de nos jours le poste de directeur adjoint de la Bibliothèque du Muséum national d'histoire naturelle. Il est l'auteur d'un livre sur La guerre de succession d'Espagne publié en mars 2020 aux éditions Tallandier.

A l'occasion de la sortie de son dernier ouvrage historique sur le duc de Marlborough aux éditions Perrin, Clément Oury a bien voulu répondre à nos questions sur ce grand politicien et militaire anglais.
 Comment s’est faite la renommée de combattant intrépide au service de la monarchie britannique de John Churchill ?

Churchill doit d’abord sa renommée à ses victoires contre les armées françaises. Il dirige, seul ou avec le prince Eugène de Savoie, les armées de la Grande Alliance réunies contre Louis XIV pendant la guerre de Succession d'Espagne. Il écrase ses adversaires à Blenheim (1704), bataille qui lui permet de s’emparer de la Bavière. Il les vainc à nouveau à Ramillies en 1706 et conquiert les Pays-Bas espagnols (territoire qui correspond aujourd'hui à la Belgique). Enfin, après sa victoire d’Audenarde (1708), il s’empare de Lille et envahit le nord de la France. Il gagne une dernière fois à Malplaquet (1709), mais la bataille est si meurtrière qu’elle entraîne un renversement pacifiste de l’opinion publique britannique.

Marlborough est un grand stratège et un redoutable tacticien, mais aussi un soldat qui n’hésite pas à s’exposer sur les champs de bataille. Il manque d’être blessé ou capturé à plusieurs reprises. Lors de la bataille de Ramillies, son écuyer, Bingfield, est fauché par un boulet de canons à quelques centimètres de lui. Ce n’est pas sans raison que ses hommes le surnomment le « vieux caporal ».

 

« Churchill, francophobe. » Que pensez-vous de cette affirmation ?

Churchill n’a jamais fait preuve de francophobie : il était trop fin politique pour avoir des idées aussi tranchées. C’est d’ailleurs Louis XIV qui lui offre son premier brevet de colonel, après qu’il a servi au siège de Maastricht en 1673. Churchill combat ensuite dans l’armée du maréchal de Turenne… Puis il effectue diverses missions diplomatiques à Versailles pour le compte du duc d’York (le futur Jacques II).

 En revanche, Churchill se montre hostile au régime politique incarné par Louis XIV. Pour lui, l’absolutisme est contraire aux principes de la monarchie britannique ; c’est pour cela qu’il se retourne contre le roi Jacques II, son ancien protecteur, lors de la Glorieuse Révolution de 1688 : Jacques II, catholique et soupçonné de vouloir établir un pouvoir absolutiste, est alors chassé au profit du protestant Guillaume d’Orange. Mais il est difficile de saisir les opinions véritables de Marlborough, qui est un expert dans l’art de la dissimulation : ainsi, il renoue après la Révolution des liens avec Jacques II, alors chassé du trône et réfugié en France. Dans les années 1700, Churchill continue à échanger secrètement avec les Français, alors même qu’il les combat sur les champs de bataille ! Pour cela, il échange des courriers avec un maréchal de France, le duc Berwick, qui n'est autre… que le fils illégitime de Jacques II et de la sœur de Marlborough.

Winston Churchill a toujours voué une immense admiration pour son ancêtre. Il décrit son parcours pendant la guerre de Succession d’Espagne par ces mots dans son œuvre Marlborough : His Life and Times : « Il a commandé pendant dix campagnes les armées de l'Europe contre la France. Il a remporté quatre grandes batailles et de nombreuses victoires importantes. Il n'y a aucune bataille qu'il n'ait gagnée, ni une forteresse assiégée qu'il n'ait prise. Il quitta la guerre invaincu. » Que pensez-vous de ces écrits ?

Winston Churchill est né à Blenheim Palace, le palais construit par Marlborough, et il a toujours admiré son ancêtre. Il en écrit une biographie qui est un véritable monument : 4 tomes, plus de 2 000 pages, parues entre 1933 et 1938. C’est un ouvrage incontournable pour qui s’intéresse à Marlborough : par le nombre de sources, par la richesse de la documentation, et surtout par l’extraordinaire souffle historique de l’ouvrage. Il ne faut pas oublier que Winston Churchill a reçu le prix Nobel de littérature !

Mais bien entendu, malgré ses qualités exceptionnelles, c’est un ouvrage daté, qui ne prend pas en compte les recherches récentes sur l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècle. C’est surtout un livre très partial : toutes les sources sont interprétées en faveur du duc, et les événements les moins honorables sont minimisés ou passés sous silence. Churchill est moins historien qu’homme politique, et s’il écrit la vie de Marlborough, c’est autant pour réhabiliter la mémoire de son ancêtre que pour faire passer des messages à ses contemporains. Quand Winston Churchill évoque le combat de Marlborough contre le risque – réel ou supposé – d’hégémonie française au XVIIe siècle, il cherche aussi à démontrer qu’il ne faut jamais laisser une seule puissance dominer le Continent : dans les années 1930, il est évident qu’il parle de l’Allemagne nazie.

 

Avant la guerre de Succession d’Espagne, le duc de Marlborough a eu une longue carrière militaire. Est-il réellement un personnage de premier plan dans l’Angleterre de la fin du XVIIe siècle ? Quel fut son parcours militaire avant son apothéose en 1702 lorsqu’il fut élevé au titre ducal ?

Churchill a une très longue expérience militaire. Il n’a que 17 ans quand il entre comme enseigne aux Foot Guards, l’un des plus prestigieux régiments de la monarchie. Un an plus tard, il est envoyé en garnison à Tanger (à l’époque une possession anglaise) et c’est sans doute là qu’il connaît ses premiers combats. Il a ensuite une carrière fulgurante : capitaine à 22 ans, colonel à 23, brigadier général à 27 ! Même s’il bénéficie du soutien du duc d’York (le futur roi Jacques II), c’est d’abord son talent militaire et sa bravoure au combat qui lui valent son avancement. 

Churchill s’illustre ensuite durant la bataille de Sedgemoor, la dernière qui a lieu sur le sol d’Angleterre. Après la Glorieuse Révolution, il sert en Europe contre les troupes de Louis XIV, pour le compte du roi Guillaume III. Mais déçu par Guillaume, il complote contre lui, ce qui lui vaut d’être enfermé à la Tour de Londres… avant d’être réhabilité à la toute fin du XVIIe grâce à l’amitié de sa femme avec Anne Stuart. C’est enfin la reine Anne qui le fait duc et lui confie les plus hautes charges.

La reine Anne fut très proche du couple Churchill, et cela, avant même qu’elle ne monte sur le trône en 1702. Mais alors quels rapports John Churchill a entretenu avec la dernière souveraine Stuart ?

D’abord, une relation d’amitié, grâce aux liens très forts entre sa femme Sarah et la future reine Anne – qui est alors princesse de Danemark. Quand Churchill est disgracié par Guillaume III, Anne est une des rares à soutenir le couple Churchill. Elle estime aussi ses talents de politicien, de diplomate, de militaire. C’est elle qui propose au Parlement de faire ériger Blenheim Palace, pour remercier le duc de ses victoires.

La situation se dégrade ensuite, quand Anne se brouille avec Sarah. Mais la raison est moins d’ordre personnel que politique : le duc de Marlborough est associé à la continuation de la guerre, alors que Anne veut obtenir une paix rapide. C’est pour cela qu’elle finit par disgracier le duc, le 31 décembre 1711.

 

Le film La favorite dépeint un portrait peu flatteur de son épouse Sarah Churchill, celui d’une femme au caractère de fer, manipulatrice et opportuniste. Que pensez-vous de cette description ? Et quels furent les rapports entre les deux époux ? Sarah fut aussi méprisante avec le duc de Marlborough qu’elle le fut avec la reine Anne ?

Je ne m’étendrai pas sur la véracité historique de ce film… malgré la grande qualité du trio d’actrices. La reine Anne, surtout, est présentée comme une souveraine bornée et ignorante, alors que c’est une monarque consciente de son rang et de ses responsabilités, avec des opinions politiques solides et arrêtées. Sarah Churchill est, à tout prendre, dans ce film, mieux traitée que sa souveraine. 

Sarah a de grandes qualités : intelligente, ambitieuse, indépendante… Mais il est vrai que cela va de pair avec un tempérament difficile. Elle est caustique et hautaine, même avec la reine. Elle a aussi des relations compliquées avec sa propre mère, puis avec ses filles. C’est toutefois une femme d’une grande franchise. Elle n’a pas du tout le talent de son mari pour la manipulation : sinon, elle aurait conservé ses fonctions plus longtemps. Avec son mari, elle vit une histoire d’amour sincère et inébranlable. Fait assez rare à l’époque, leur mariage est un mariage d’amour ; et tout au long de sa vie, John ne cesse de lui écrire de longues lettres enflammées, alors même qu’il parcourt les champs de bataille de toute l’Europe.

Racontez-nous Churchill avant Marlborough. Comment a-t-il vécu ses jeunes années ?

Comme je l’ai déjà dit, le jeune Marlborough a une carrière militaire ; mais c’est aussi un courtisan. Venant d’une famille de la petite noblesse, peu fortuné, il doit se faire une place à la cour, quitte à user de tous ses talents, et d’abord de son charme. On prétend qu’il profite des largesses de sa maîtresse, la duchesse de Cleveland, qui est aussi la maîtresse du roi Charles II. Pour se faire un nom, il n’hésite pas non plus à défendre son honneur : on lui connaît deux affaires de duel. Après son mariage, en revanche, Marlborough devient un modèle de fidélité. 

 

Le duc de Marlborough actuel James Spencer-Churchill est l’héritier direct de John Churchill. Mais que reste-t-il de la mémoire et des biens du premier duc de Marlborough ?

La mémoire de Marlborough est encore forte au Royaume-Uni. Des dizaines de biographies ont été écrites sur le personnage, et il est favorisé par sa parenté avec Winston Churchill. Au XIXe siècle en revanche, son image était beaucoup plus négative, et on insistait sur ses défauts : son appât du gain et sa duplicité. En ce qui concerne ses biens, il y a toujours la Marlborough House, à Londres, et surtout le splendide Blenheim Palace, extraordinaire château baroque dans les environs d’Oxford. On peut encore y voir les tapisseries qu’il a fait broder pour célébrer ses victoires, et qui sont une source remarquable pour la compréhension de l’art militaire de l’époque.

 

Que représentent les merveilles du palais de Blenheim pour les Britanniques ? Ne serait-ce pas la représentation idéale des éternels conflits entre les ennemis héréditaires ou encore un palais versaillais à l’anglaise ?

C’est tout le paradoxe de Blenheim Palace : d’une part, c’est un monument à la gloire de la plus grande victoire des Britanniques contre Louis XIV, la bataille de Blenheim. La symbolique militaire est partout, et on voit à divers endroits des statues de coqs gaulois lacérés par le lion britannique. Marlborough a même récupéré un buste de Louis XIV, après la prise de Tournai, et l’a installé comme trophée à Blenheim Palace.

D’autre part, ce palais est aussi très influencé par le vocabulaire architectural de l’absolutisme, car il s’inspire de Versailles et des palais français. D’ailleurs, les ennemis politiques se servent du goût de Marlborough pour le faste, pour prétendre qu’il aspire en fait à renverser le gouvernement à son profit. Blenheim Palace était trop français pour être honnête ! 

Winston Churchill fut un héros de guerre reconnu par son souverain et son peuple. Il suivit une carrière militaire et politique riche. Il mit ses devoirs envers la Couronne au centre de sa vie au point d’être remercié par sa nation en étant anobli. Winston ne fut-il pas le véritable héritier de John ?

En tous cas, il a rêvé de l’être ! Winston Churchill a toujours modelé son action sur ses grands modèles : et d’abord et avant tout, Marlborough. Les ressemblances entre les deux hommes sont frappantes : un début de carrière dans l’armée ; un engagement politique qui oscille entre deux camps, conservateur et libéral, une ascension rapide suivi d’une traversée du désert (les années 1930 pour Winston, les années 1690 pour John), avant une période de lutte et de succès. 

Aujourd'hui, bien entendu, le descendant est beaucoup plus connu que l’ancêtre ; mais sans le modèle que Marlborough représentait, Winston Churchill aurait-il eu la fermeté et la force d’âme pour mener la lutte au moment où tout semblait perdu ?

 

Nous remercions très chaleureusement Clément Oury d'avoir accepté de répondre à nos questions.

OURY Clément, Le duc de Marlborough, John Churchill, le plus redoutable ennemi de Louis XIV, éd. Perrin, Paris

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