Les Chomondeley - de la gloire à la déchéance, une saga britannique au Kenya

Descendant du 3e baron Delamere, l'un des pionniers britanniques les plus célèbres du Kenya, Thomas Cholmondeley a été incarcéré et jugé à Nairobi pour deux meurtres. Cette famille aristocratique de la Happy Valley incarne, aux yeux des Kenyans, tout l'héritage d'une colonisation violente. Découvrez l'histoire d'une dynastie, de sa gloire à sa déchéance, symbole d'un Empire qui appartient désormais au passé.

 

Au réveil d'un passé colonial

En mai 2006, c’est un procès qui a défrayé la chronique et renvoyé le Kenya dans l’un des chapitres douloureux de son histoire tumultueuse. Sur les bancs des accusés, un homme accusé d’avoir assassiné un braconnier. L’affaire aurait pu passer inaperçue si le prévenu n’avait pas été le Baron Delamere Thomas Cholmondeley III, descendant d’un des plus grands pionniers de cette ancienne colonie britannique située en Afrique de l’Est. Un procès qui a alimenté la une de la presse nationale kenyane durant des semaines et qui a eu valeur de symbole pour la majorité noire qui reproche toujours à sa minorité blanche d’agir comme si l’indépendance n’avait pas été proclamée en 1963. 

 

Une ascension fulgurante 

À la fin du XIXe siècle, les grandes puissances européennes se livrent à une course effrénée pour coloniser l’Afrique. Le Royaume-Uni, rivalisant avec la France, s'empare d'une part importante du continent. L'Union Jack est hissé du Nord au Sud, d'Ouest en Est du territoire africain. C'est à cette époque que Lord Delamere Hugh Cholmondeley (1870-1931) décide de tenter sa chance dans ce climat propice à toutes les entreprises, même les plus audacieuses. Ce baron, petit homme roux au caractère capricieux, débarque au Kenya en 1897 avec sa famille aux origines anglo-normandes, marquant ainsi le début d'une aventure indissociable de l'histoire en devenir de cette colonie. Trois ans plus tard, en 1900, il investit dans l'achat de 100 000 acres de terre dans la Vallée du Rift, un territoire bientôt surnommé les « White Highlands » en raison de sa popularité auprès des colons britanniques aisés. Devenu un propriétaire terrien prospère, il gagne en influence au sein de sa communauté et devient un leader respecté. Lord Cholmondeley abandonne l'élevage pastoral au profit de l'agriculture, démontrant un appétit insatiable pour l’acquisition de terres au détriment des ethnies qui y habitent. Son ambition effrénée le met d’ailleurs en conflit avec le Gouverneur Sir Charles Eliot, qui doit freiner les ardeurs de cet aristocrate devenu le Président de l'Association Coloniale du Kenya. Ce poste, qu'il occupe toute sa vie, lui confère un statut de « quasi-monarque blanc » sur le sol africain. 

 

La chute d'une entreprise prospère

À sa disparition, la famille découvre les revers de la médaille paternelle. Malgré leur visibilité dans la société coloniale, l'entreprise familiale périclite et les dettes s'accumulent, contraignant les banques à réclamer leur dû auprès des héritiers. Thomas Cholmondeley (1900-1979) se voit contraint de lutter ardemment pour préserver le prestigieux héritage d'une dynastie intimement liée à celui d'autres familles établies dans la « Happy Valley ». Durant la Seconde Guerre mondiale, il se distingue en prenant la tête des sections armées chargées de protéger la colonie. Pourtant, derrière la façade enchanteresse des White Highlands, la réalité de la vie coloniale est bien plus dure. Tout est codifié et on ne se mélange pas socialement ni racialement. Une minorité, soutenue par une force militaire imposante, opprime une majorité contrainte de travailler pour elle. Cette élite trompe son ennui dans des affaires extraconjugales et des soirées alcoolisées, et les Cholmondeley ne sont pas épargnés par les scandales qui secouent une communauté incapable de voir les menaces qui pèsent sur elle.

Cette époque troublée a été immortalisée à travers le roman à succès « Out of Africa » de la baronne Karen Blixen, qui décrit l'atmosphère lourde de l'époque coloniale. L'adaptation cinématographique de ce récit, avec les acteurs Meryl Streep et Robert Redford dans les rôles principaux, demeure encore de nos jours un bijou du cinéma hollywoodien des années 80. Parallèlement, le film "White Mischief", qui est distribué dans cette même décennie, va plonger les aficionados du grand écran dans l'intimité des colons du Kenya et revenir sur ces affaires aigres. Le mariage controversé de Ruth Ashley avec le quatrième Baron Delamere va attirer l'attention, jetant l'opprobre sur une famille sujette à de nombreuses jalousies. Après son divorce tumultueux en 1955, Lord Chomondeley trouva refuge dans les bras de Diana Caldwell, veuve de Sir Jock Delves Broughton, reconnu coupable du meurtre de l'amant de sa femme. L'histoire ne s'arrête pas là. La petite-fille de l'ex-baronne Delamère, Anna Cunningham-Reid, parente de Lord Louis Mountbatten, célèbre pour avoir fait porter ses créations à des princesses et autres top modèles, se retrouvera elle-même impliquée dans un assassinat qui n’a jamais été élucidé. En 2001, le corps sans vie de son mari, l'artiste Antonio Trzebinski, une balle dans la tête, sera retrouvé à proximité du lieu où un autre Britannique, Lord Eroll, avait été découvert mort.

Josslyn Victor Hay, vingt-deuxième comte d’Eroll était membre de l’aristocratie proche de la cour royale. Son divorce retentissant en 1923 met fin à une carrière politique prometteuse en Angleterre, le poussant à s'exiler au Kenya avec sa nouvelle épouse. Malgré un bref retour en Angleterre et une brève implication dans le mouvement fasciste d'Oswald Mosley, il scella son propre destin en couchant dans son lit la nouvelle épouse du baron Jock Delves Broughton, peu de temps après le décès de sa propre femme, morte d’une overdose d’héroïne. Le 24 janvier 1941, le baron est lui-même retrouvé mort, son corps allongé au bord de la route.  Dans l'enquête qui suivit la mort de Lord Eroll, le baron Jock Delves Broughton fut arrêté puis acquitté faute de preuves. Humilié, il se suicida en 1942 sans avoir laissé une seule explication derrière lui. Ce n’est que bien plus tard, en 2007, que de nouvelles preuves ont révélé que Jock Delves Broughton était bien le véritable coupable de l'assassinat du comte. Une rivalité à ciel ouvert qui continue de hanter l'histoire coloniale du Kenya.

 

Face à la décolonisation, la préservation d'un patrimoine

La politique rattrape bientôt la colonie britannique du Kenya, plongeant les fermiers dans un climat de terreur lors de la révolte des Mau-Mau (1952). Les rebelles massacrent des familles entières, déterminés à reprendre leurs terres. La répression est brutale, des milliers d'Africains se retrouvent derrière les barbelés de camps de concentration hâtivement érigés. Le processus de décolonisation s'enclenche, mettant les Cholmondeley face à des décisions cruciales pour préserver leurs acquis. Avec l'indépendance inéluctable, des dizaines de milliers de colons fuient les White Highlands. Jomo Kenyatta, premier président du Kenya (1954-1978), ouvre une politique de réconciliation et reconnaît le potentiel économique de cette minorité détenant le pouvoir. Une loi garantissant le droit de propriété aux anciens colons apaise temporairement les relations entre colons et Kenyans, appelées à se détériorer plus tard avec le successeur de Kenyatta, Daniel Arap Moï.

 

L'héritage d'une dynastie

Après une jeunesse mouvementée entre l'Angleterre et son pays natal, Thomas Cholomondeley (1968-2016) retourne définitivement au Kenya en 1991. À la tête des fermes bovines et laitières Delamere, il perpétue le nom de sa famille. Impliqué dans la protection de la faune et de l'environnement local, il transforme sa ferme en lodge touristique et préside la Nakuru Wildlife Conservancy durant deux mandats, employant plus de 500 personnes. Une success story bientôt brisée par son irascible caractère. En 2005, il abat un garde-chasse du Kenya Wildlife Service, invoquant la légitime défense, permettant ainsi à se faire acquitter. En 2006, il récidive et tue un braconnier dans des circonstances controversées. Il sera condamné, brièvement, pour homicide involontaire. Sa libération en 2009 provoquera un important débat sur la place des anglo-kenyans au sein de la société africaine.

« On m'a dépeint comme ce grand monstre qui tire partout sur les hommes noirs pour le sport alors que toute ma vie je me suis efforcé de m'éloigner des comportements racistes... Le problème c'est que je suis une cible très facile. Je suis un homme blanc, au nez caramel, titré et, en plus de ça, un homme blanc en Afrique... vous savez, tout joue contre moi ici » expliquera Lord Cholmondeley au Daily Telegraph, résumant toute l’histoire d’une dynastie qui n’a rien perdu de ses privilèges, témoin d’un passé impérial défunt, et qui perdure encore au Kenya à travers ses deux fils : Hugh (né en 1998) et Henry (né en 2000).